Le populisme et les médias

Écrit par admin. Publié dans Projets de Recherche, Recherches

SalernoInterview avec Sébastien Salerno

Quel a été le moteur de ce projet ?

Le moteur de ce projet a été une réflexion commune avec Gaëtan Clavien. Nous nous sommes toujours intéressés aux questions liées à la démocratie et aux médias. De plus, nous avons tous les deux étudié les sciences politiques et nous sommes tous les deux passionnés par les médias et la communication.

Nous avons assisté à la montée de l’Union Démocratie du Centre (UDC) en Suisse. L’UDC a inspiré certains partis idéologiquement proches comme le Front National (FN) en France ou le Freiheitliche Partei Österreichs (FPÖ).

Ce qui s’est déroulé en Suisse est très intéressant pour les chercheurs d’autres pays : comment se fait-il qu’un pays riche, avec un taux de chômage bas, ait un parti populiste de droite si fort ? S’il y a des mécontents, qu’est-ce qui crée ce sentiment chez eux ? Quand on voit la Suisse, on ne comprend pas pourquoi ce parti obtient un tel soutien.

La motivation avec Gaëtan Clavien était donc liée à ce constat. Gaëtan Clavien a même publié un livre sur la xénophobie et le racisme. Nous avions tous les deux envie d’organiser un colloque sur la démocratie, le populisme et les médias.

 

Quels sont les autres chercheurs impliqués dans votre projet et de quelle nationalité sont-ils ? Existe-t-il des similitudes ou des différences entre les différents populismes ?

De nombreux chercheurs[1] ont participé à notre colloque : des français, allemands, suisses, italiens et belges.

Pour les convier à notre événement, nous leur avons envoyé un e-mail. Nous leur avons ainsi exposé les thématiques sélectionnées et environ huit sur dix ont accepté. Nous les avons invités à faire un exposé sur leur sujet de prédilection.

Concernant la deuxième partie de votre question, oui il existe des différences et des similitudes.

Le FN n’est pas l’UDC, mais, tout comme l’UDC, il se base sur un discours populiste. Il était très intéressant d’étudier l’utilisation du terme « populisme » qui est sur-utilisé. Il y a une prolifération et une extension de son usage touchant un grand nombre d’activités politiques.

Mais qu’est-ce qu’on désigne avec le terme populisme ? Il y a une extension de l’usage de ce mot couplé à une incapacité à désigner ce qu’il signifie exactement. Le populiste c’est toujours l’autre, celui avec qui l’on n’est pas d’accord. Comme nous ne sommes jamais d’accord sur tout en politique, le populisme est toujours présent. Certains disent que les nouveaux partis sont forcément populistes, car ils critiquent les autres partis dans le but de dénoncer la situation du moment et l’establishment.

La question de l’usage du populisme par les scientifiques se pose également. Selon Oscar Mazzoleni, les scientifiques ont un rôle très important puisqu’ils désignent ce qui est populiste ou non : ils font de l’étiquetage. Il nous faut donc faire attention puisque l’Université joue un rôle très important dans cet enjeu de définition. 

D’autres recherches ont-elles été menées sur ce sujet ? Si oui, qu’amène en plus votre livre ?

Ce livre montre que le populisme est un concept opératoire et qu’il existe des populismes. D. Reynié montre que le populisme suisse est un populiste de type  patrimonial. Ceci signifie qu’une partie de la population possède un patrimoine et ne souhaite pas le perdre. Ce sont surtout des nantis propriétaires d’entreprises, de maisons, etc.  

Il existe également d’autres populismes. Le Mouvement Citoyen Genevois (MCG) ne s’adresse pas aux mêmes électeurs que l’UDC.

Et on peut donc se questionner sur ce qu’est le populisme. Il peut être un moyen ou une fin : moyen d’arriver à un certain endroit, mais, pour d’autres, c’est un but en soi.

Quel a été votre rôle dans le projet ?

Avec Gaëtan Clavien nous avons été des organisateurs : nous avons sélectionné les invités, nous nous sommes occupés des tours de parole, de présenter les intervenants, de recueillir leurs textes, etc.

Lors du colloque nous avons également eu le souci d’ « ambiancer ». Nous avons donc créé un endroit sympathique et fait en sorte que chaque intervenant se sente bien, le but étant d’extraire le meilleur des recherches de chacun ainsi que d’apprendre des autres.

Enfin, nous avons également dû chercher un éditeur.  

Qu’est-ce que le « media populism » ?

On a observé, dès les années 80, la rencontre de deux pôles. D’un côté, il y a les médias qui assistent à la dérégulation de leur marché et doivent engranger des profits. Ils vont donc s’intéresser aux sujets et aux personnalités qui font de l’audience. De l’autre côté, une nouvelle droite radicale se développe et prend de l’ampleur dans les années 80-90. A l’époque, on parle d’un « populisme alpin » (UDC, Ligue du Nord, FPÖ). Cette période est aussi celle de l’essor du FN qui participera en 2002 au deuxième tour de la présidentielle française. Le « media populism », est donc cette conjonction entre des médias à la recherche d’audience et des personnalités populistes qui ont pris conscience de cette quête et savent ce que les médias attendent. Ils en profitent pour faire passer leurs idées (qui peuvent être de gauche comme de droite). Les leaders populistes savent comment braquer les médias sur eux et ainsi transmettre leur message à un large pan de la population. Par exemple, si l’on prend le FN, dès que Jean-Marie Le Pen baisse en popularité ou sort du paysage médiatique, il lâche une petite phrase qui va reporter l’attention sur lui. En Suisse, Christophe Blocher a appliqué le même procédé via des émissions comme Arena voire des affiches qui polarisent le débat et font exister l’UDC.

Du côté des médias, la volonté de vendre plus provoque des changements de formats. Il y a de plus en plus d’ « infotainment », on met en avant les « petites phrases ». Les talk-shows invitent souvent des personnages controversés. Par exemple, en Suisse, Oskar Freysinger est parmi les trois personnes les plus invitées de l’émission Infrarouge. Si l’on en demande la raison à la RTS, elle nous répond que c’est une personnalité que tout le monde connaît, qui a des compétences communicationnelles, qui accepte l’invitation et qui fait de l’audience.

Il y a donc ce rapport symbiotique entre les journalistes, qui ont besoin d’acteurs pour faire fonctionner leur journal ainsi que de le profiler comme étant le journal qui donne le la, et les politiques qui veulent faire passer leur message.

Ce système fonctionne bien. Il y a des études qui montrent que chaque fois que Jean-Marie Le Pen passait à « L’heure de vérité » il augmentait ses scores dans les sondages du lendemain.

Vous pensez donc qu’un parti comme le Mouvement des Citoyens Genevois (MCG) doit une partie de son succès aux médias ?

Le cas du MCG est intéressant. On sent bien que Le Matin, la Tribune de Genève, Genève à chaud, etc. savent que lorsqu’ils parlent de ce parti, ils auront plus de lecteurs et de commentaires sur internet. Pour autant, ils n’appellent pas à voter pour ce parti.

Ce système fonctionne, mais cela pose des problèmes : une démocratie ne peut pas être toujours polarisée et conflictuelle. Cet état de fait peut amener les gens à se détourner de la politique et l’on peut rentrer dans un système où la politique devient toujours plus violente. On peut donc s’interroger sur les modes de régulation au sein du politique, mais aussi sur ceux des médias.

Les rédacteurs en chef sont conscients de cette situation. Certains ont refusé de jouer le jeu, parce qu’ils estiment qu’il s’agit là d’un jeu dangereux. D’autres mettent en avant le fait qu’on ne peut pas éviter de parler d’un parti comme le MCG qui est le deuxième du canton. Nous pouvons aller plus loin que cette question de parler ou pas du MCG. Les rédacteurs en chef savent quel type de sujet sied au MCG. Par exemple, lors d’affaires impliquant des frontaliers, les journalistes se doivent d’en parler, mais, en même temps, ils ne veulent pas faire le jeu de ce parti. Seulement, certains argumentent que c’est aux autres partis politiques de répondre à des mouvements comme le MCG et pas aux journalistes. Les journalistes doivent dire le monde mais la question est de savoir comment.

Avez-vous déjà été sollicité par des médias ou d’autres organisations concernant votre recherche ?

Oui, je suis passé à Grand 8, à Swissinfo etc.

C’est intéressant, car cela renvoie à ce qui a été dit sur le rôle des scientifiques : que faut-il dire, étant donné que cela participe à la définition du « populisme ». En tant que chercheur, c’est assez facile de passer dans les médias si l’on rédige un article bien écrit. Le problème est de savoir ce qu’on y dit. Nous ne sommes pas là pour détruire un parti. Et il n’est jamais facile d’éclairer la situation de façon objective, surtout qu’il y avait des élections cantonales en même temps et qu’on est vite accusé d’aller dans le sens d’un parti plutôt que dans celui d’un autre.


[1] Guy Hermet, Loch Dietmar, Gilles Ivaldi, Oscar Mazzoleni, Marc Lits, Pierre Musso, Dominique Reynié et Jenifer Devresse,